3ᵉ Conférence internationale des Villes et Territoires en Transition : replacer les territoires au cœur de la gouvernance des transitions

Château-Thierry, mai 2026 — De la transition écologique à la résilience territoriale : construire de nouvelles capacités d’action entre territoires du Nord et du Sud

Au-delà d’une rencontre consacrée au développement durable, cette troisième édition entendait poser une question désormais centrale pour l’action publique : comment renforcer la capacité des territoires à absorber les chocs climatiques, sociaux, alimentaires et économiques tout en évitant que la transition elle-même ne produise de nouvelles formes d’inégalités ?

Cette interrogation oblige à dépasser une lecture sectorielle de l’écologie.

Le changement climatique ne constitue plus un enjeu périphérique venant s’ajouter aux politiques d’aménagement. Il agit désormais comme un multiplicateur de vulnérabilités territoriales : stress hydrique, modification des régimes de précipitations, épisodes de chaleur extrême, ruissellement et inondations, tensions sur les systèmes alimentaires, dégradation des sols, érosion de la biodiversité et renchérissement de certaines ressources essentielles.

Dès lors, l’enjeu n’est plus seulement de « verdir » les politiques publiques. Il consiste à organiser une véritable transformation des modèles territoriaux.

Passer de la transition écologique à la capacité territoriale de résilience

Les travaux de cette troisième édition ont ainsi interrogé la notion même de résilience territoriale.


Un territoire résilient n’est pas simplement un territoire capable de revenir à son état antérieur après une crise. Il doit être en mesure d’anticiper les risques, de réduire son exposition, de renforcer ses capacités adaptatives et, lorsque cela devient nécessaire, de transformer ses propres modes d’organisation.

Cette distinction est essentielle.

Une politique d’adaptation mal calibrée peut déplacer les vulnérabilités plutôt que les réduire. La question de la maladaptation devient donc centrale : une solution techniquement efficace à court terme peut produire, à moyen terme, de nouvelles dépendances énergétiques, hydriques, foncières ou financières.

La planification écologique territoriale doit par conséquent articuler infrastructures, usages, santé, habitat, mobilités, foncier, alimentation, biodiversité et cohésion sociale.

Cette approche rejoint celle de la localisation des Objectifs de développement durable : les Nations Unies insistent désormais sur la nécessité d’adapter les ODD aux réalités locales, en s’appuyant notamment sur la subsidiarité, la gouvernance multiniveaux, la donnée territoriale et les partenariats.

L’écologie populaire : remettre la justice environnementale au centre de la transition

L’une des orientations fortes portées au cours de cette rencontre concerne l’écologie populaire.

Parce que la transition écologique ne pourra durablement réussir si elle demeure perçue comme une politique descendante, normative ou socialement inaccessible.

L’exposition aux risques environnementaux est profondément inégale. Les ménages ne disposent ni des mêmes capacités de rénovation, ni du même accès aux aménités environnementales, ni des mêmes possibilités de mobilité, ni des mêmes marges financières pour absorber les effets d’une hausse du coût de l’énergie ou de l’alimentation.

Cette question prend une acuité particulière dans les quartiers populaires et les quartiers prioritaires de la politique de la ville, où se superposent parfois précarité énergétique, minéralisation importante, faiblesse de la couverture végétale, inconfort thermique et fragilités socio-économiques.

L’Agence nationale de la cohésion des territoires souligne elle-même le rôle que la nature peut jouer dans les QPV en matière de transition écologique, mais également d’emploi, de lien social et de cohésion territoriale.

L’écologie populaire invite ainsi à passer d’une logique exclusivement prescriptive à une écologie de l’accès, de l’usage et du pouvoir d’agir.

Il ne suffit pas d’aménager un espace vert. Encore faut-il interroger son accessibilité, ses usages, son entretien, son appropriation et les services écosystémiques qu’il apporte réellement aux habitants.

Cette approche replace la justice environnementale et spatiale au cœur des politiques de transition.

Renaturation, désimperméabilisation et solutions fondées sur la nature

La question de l’écologie urbaine a également occupé une place structurante dans les échanges.

Face à l’intensification des vagues de chaleur, la ville minérale apparaît particulièrement vulnérable. L’imperméabilisation des sols accentue simultanément l’accumulation thermique, le ruissellement et la perte de fonctionnalités écologiques.

Les politiques territoriales doivent donc évoluer vers des approches combinant désimperméabilisation, renaturation, restauration des continuités écologiques, gestion intégrée des eaux pluviales à la source et solutions fondées sur la nature.

Le Plan national d’adaptation au changement climatique français place d’ailleurs la renaturation urbaine parmi les leviers d’adaptation, notamment pour réduire les effets des îlots de chaleur et renforcer la résilience face aux événements climatiques.

Mais là encore, la conférence a invité à ne pas réduire la nature en ville à une fonction décorative.

Il s’agit de raisonner en termes de fonctionnalités écologiques : infiltration de l’eau, évapotranspiration, rafraîchissement, restauration des sols, maintien des habitats, soutien aux pollinisateurs, continuités écologiques et amélioration du cadre de vie.

La question du vivant devient ainsi une composante de la planification territoriale au même titre que le logement, la mobilité ou les équipements publics.

L’eau : de la gestion d’une ressource à une question de souveraineté territoriale

Les transformations du cycle de l’eau imposent également un changement de paradigme.

La raréfaction de la ressource, l’irrégularité croissante des précipitations et l’alternance entre périodes de sécheresse et épisodes de pluies intenses obligent les territoires à dépasser une logique purement hydraulique.

La question est désormais celle de la sobriété hydrique, du partage des usages, de la recharge des sols, de la capacité d’infiltration, du stockage naturel et de la résilience des infrastructures.

L’eau devient ainsi une question d’aménagement, d’agriculture, de santé publique, d’écologie et, progressivement, de souveraineté territoriale.

Cette problématique résonne tout particulièrement dans le dialogue entre territoires européens et africains, où les contraintes climatiques diffèrent mais où de nombreux enjeux convergent : sécurisation de la ressource, gouvernance des usages, adaptation agricole et prévention des risques.

Repenser les systèmes alimentaires à l’échelle des bassins de vie

La transition des territoires passe également par une réflexion sur les systèmes alimentaires.

L’agriculture périurbaine, l’agroécologie, les pratiques régénératives, la préservation des terres agricoles et le raccourcissement de certaines chaînes d’approvisionnement constituent autant de leviers permettant de renforcer simultanément résilience alimentaire, qualité des sols, biodiversité et économie locale.

Cette approche suppose toutefois de dépasser l’opposition classique entre ville et campagne.

ONU-Habitat défend précisément une lecture fondée sur les interdépendances urbain-rural et sur la planification territoriale intégrée : flux alimentaires, eau, énergie, emplois, ressources et mobilités rendent les territoires urbains et ruraux profondément interdépendants.

La souveraineté alimentaire ne peut donc être pensée exclusivement à l’échelle administrative d’une commune. Elle appelle une lecture par bassins de vie, bassins de production et systèmes territoriaux.

Du recyclage des ressources au métabolisme territorial

Les débats ont également permis de replacer l’économie circulaire dans une perspective plus large que celle de la seule gestion des déchets.

Il s’agit désormais d’interroger le métabolisme territorial : quels flux d’énergie, de matières, d’eau, de biomasse ou de denrées entrent dans un territoire ? Où sont-ils transformés ? Quelles dépendances produisent-ils ? Quelle valeur en ressort et quelle part peut être réemployée localement ?

Cette lecture permet de rapprocher écologie industrielle et territoriale, économie circulaire, sobriété foncière et développement économique local.

Elle transforme également la notion de souveraineté : celle-ci ne signifie pas autarcie, mais capacité d’un territoire à connaître ses dépendances critiques, les réduire lorsqu’elles représentent une vulnérabilité et sécuriser ses fonctions essentielles.

Les territoires comme acteurs de la gouvernance climatique internationale

La conférence de Château-Thierry a enfin réaffirmé une orientation essentielle de la Fondation Eboko : les villes et les collectivités ne doivent plus être considérées comme les simples échelons d’exécution de politiques conçues ailleurs.

Elles constituent désormais des acteurs de la gouvernance multiniveaux.

Parce qu’elles administrent directement une partie des politiques d’urbanisme, de mobilité, d’habitat, de gestion des ressources ou de développement économique, elles disposent d’une capacité d’expérimentation et d’innovation que les architectures institutionnelles classiques doivent davantage reconnaître.

La territorialisation de l’Agenda 2030, et singulièrement des ODD 2, 11, 13, 15 et 17, prend ici tout son sens.

Mais le dialogue engagé à Château-Thierry dépasse le seul cadre de l’Agenda 2030.

Il rencontre également les ambitions de l’Agenda 2063 de l’Union africaine, dont l’un des objectifs porte explicitement sur la construction d’économies et de communautés écologiquement durables et résilientes au changement climatique, avec des priorités relatives à la biodiversité, à la sécurité hydrique, à la gestion durable des ressources et à la résilience climatique.

Coopération Sud-Sud, Nord-Sud et nouvelles géographies de l’action territoriale

C’est probablement ici que se situe l’un des enjeux politiques majeurs de cette troisième édition.

La coopération territoriale du XXIᵉ siècle ne peut plus fonctionner selon une logique linéaire dans laquelle le Nord produirait l’expertise et le Sud en serait le récepteur.

Les territoires africains disposent eux aussi de savoir-faire, de capacités d’innovation, de connaissances empiriques et de modèles d’adaptation susceptibles d’éclairer les politiques européennes.

La coopération Sud-Sud permet parallèlement la circulation horizontale de solutions entre territoires confrontés à des enjeux proches.

À ces deux dimensions vient s’ajouter la coopération triangulaire, susceptible d’associer territoires, États, institutions internationales, universités, société civile et acteurs économiques au sein de configurations nouvelles.

Il ne s’agit donc plus seulement de coopération décentralisée au sens traditionnel du terme.

Il s’agit progressivement de construire une diplomatie territoriale de la transition, capable d’articuler expertise locale, agendas internationaux, ingénierie de projet et coalitions d’acteurs.

Dans cette perspective, Château-Thierry constitue un choix particulièrement significatif.

La transition écologique et la coopération internationale ne sont pas l’apanage des métropoles mondiales. Les villes moyennes et les territoires intermédiaires peuvent également devenir des espaces d’intermédiation, d’expérimentation et de mise en réseau internationale.

C’est précisément l’un des messages portés par cette conférence.

De Château-Thierry à la prochaine étape

Cette troisième édition aura ainsi permis de déplacer le débat.

De la transition vers la transformation.

De la résilience théorique vers les capacités d’adaptation concrètes.

De l’écologie générale vers la justice environnementale.

De la ville considérée isolément vers les interdépendances territoriales.

Et de la coopération institutionnelle classique vers des formes plus horizontales de dialogue entre territoires européens et africains.

La Fondation Eboko remercie l’ensemble des élus, experts, chercheurs, institutions, associations, entreprises et participants ayant contribué à la qualité de cette rencontre.

Elle adresse également sa reconnaissance à Son Excellence Monsieur Rodolphe Adada, Ambassadeur de la République du Congo en France, pour son soutien à cette dynamique de dialogue et de coopération, ainsi qu’à Monsieur Armand Rémy Balloud-Tabwe, Ministre conseiller, qui a représenté Son Excellence lors de cette troisième édition.

Une reconnaissance particulière revient également au porte-parole de la Fondation, dont le travail de coordination, d’animation des panels et de mobilisation des différentes parties prenantes a largement contribué à la réussite de la rencontre.

Mais une conférence ne vaut que par ce qu’elle permet d’engager ensuite.

La quatrième édition, déjà en préparation pour mai 2027, poursuivra ce travail autour des nouvelles vulnérabilités territoriales, de l’écologie populaire, des ressources vitales, de la résilience climatique et des nouvelles géographies de coopération entre le Nord et le Sud.

Car la transition écologique ne sera réellement transformative que si elle devient simultanément territoriale, socialement juste, économiquement soutenable et politiquement appropriable.

Et c’est probablement là que se joue l’une des grandes questions des prochaines décennies : non plus seulement savoir quels objectifs internationaux nous voulons atteindre, mais quels territoires nous voulons rendre capables de les mettre en œuvre.

Mme Barbe Kina

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